Pas si anodin qu’il n’y paraît, le choix des femmes russes à porter des talons aiguilles révèle les différences culturelles profondes entre la France et la Russie, notamment sur la satisfaction des besoins.

Lorsque le designer italien Salvatore Ferragamo a conçu une paire de talons aiguilles pour Marilyn Monroe dans « Certains l’aiment chaud », il ciblait probablement les consommatrices américaines. Cependant, ce n’est pas aux États-Unis que le modèle a connu son plus beau succès mais en Russie. Les talons hauts sont les chaussures favorites des Russes qui les portent même en plein hiver, bravant les trottoirs glacés. Il n’est d’ailleurs pas rare de les voir s’habiller comme si elles allaient à un dîner de gala alors qu’elles vont juste faire du shopping.

Les notions de plaisir contre modération en management interculturel

Pourquoi privilégier le style au confort ? Au-delà du désir de plaire et de mettre en valeur leur beauté, j’identifie une autre raison à ce choix de chaussures grâce à l’indice IVR d’Hofstede. Il a défini 6 dimensions dans son modèle de management interculturel. La dernière porte sur l’idée de plaisir contre modération ou « Indulgence versus Restraint » (IVR)

D’après Hofstede, « L’indulgence correspond pour une société au fait de permettre de manière relativement libre la satisfaction de besoins simples et naturels, liés au plaisir de la vie et à la joie. La modération ( nous pourrions aussi parler de retenue) correspond pour une société au fait de réguler ses besoins au moyen de normes sociales strictes ». Dans des pays à indice d’indulgence élevé, une grande liberté d’expression sera par exemple accordée aux salariés d’une entreprise. Le feed-back est aussi bienvenu et plus abondant que dans les sociétés où l’indice IVR est faible.

Talons hauts et normes sociales

L’IVR est relativement faible en Russie (40). Cela signifie que la dimension de modération (ou retenue) est forte : elle correspond pour une société au fait de supprimer ses besoins et de les réguler au moyen de normes sociales strictes. Ainsi la nécessité de suivre norme vestimentaire pour une jeune femme devient supérieure au besoin d’être confortablement chaussée. Sachant également que le port prolongé de talons est néfaste pour la santé, cette norme prévaut aussi sur la nécessité de prendre soin de soi.

Les pouvoirs publics ont pourtant décidé de s’en mêler et de dissuader les femmes à porter des talons hauts. Le député Oleg Mikheïev, du parti de centre gauche Russie Juste, à essayer de faire voter une loi pour interdire les talons aiguilles de hauteur excessive. Loin d’être satisfaites par ce projet de loi, les femmes russes ont rétorqué que si les talons hauts étaient interdits, elles se mettraient à en porter sciemment. « Mes collègues de sexe féminin ne me parlent plus depuis une demi-journée », s’amusait Oleg Mikheïev.

La raison de ce succès est-elle une question de mode ? Prendrait-elle plutôt racine dans une analyse anthropologique plus approfondie ? Utiliser l’indice (IVR) peut apporter une ébauche de réponse.

Les notions de plaisir vs modération en management interculturel

Management interculturel : les indices d’Hofstede

La dimension « plaisir vs contrainte » (IVR) d’Hofstede nous informe que la satisfaction immédiate d’un plaisir n’est pas la priorité en Russie, où l’indice est faible (40). Là-bas, satisfaire un besoin peut attendre. Le peuple russe en général a toujours supporté beaucoup de contraintes. En management, vos collaborateurs viendront très rarement se plaindre de leurs conditions de travail. L’acceptation est plutôt la règle.

Conseils au futur manager interculturel

Ce manque de plaintes implique que vous soyez proactifs si vous dirigez une équipe multiculturelle franco-russe, par exemple sur la qualité des postes de travail de chacun. L’une de mes collaboratrices, Louise, travaillait sur un très vieux PC démarrant lentement. Elle n’était jamais vue m’en parler. Un jour où je lui posais une question technique, elle m’a répondu qu’elle regarderait sur son ordinateur. Ne voyant rien venir au bout d’une dizaine de minutes, je lui demande ce qu’il se passe. Elle me répond « сейчас » (seychas), ce qui veut dire « maintenant ». J’ai rapidement compris que son PC était toujours en démarrage. Il lui a fallu 15 min ! J’ai rapidement fait l’acquisition d’un nouvel ordinateur afin de gagner en efficacité. Je ne suis pas sûr qu’elle serait un jour venue voir pour aborder le problème.

Rien n’a changé depuis mon départ de Russie

J’ai quitté la Russie il y a 4 ans. Je dirigeais un cabinet de recrutement. J’ai rencontré il y a quelques jours plusieurs de mes anciennes collaboratrices et j’ai été très fier de voir leurs évolutions respectives à travers les différents postes qu’elles occupent. Pour notre rendez-vous décontracté, j’ai été surpris par leur choix vestimentaire, très formel. Je ne suis plus leur directeur, elles n’ont plus de compte à me rendre et la tenue correcte qui était de rigueur à l’époque où j’étais leur chef est terminée. Et pourtant… Cette réflexion viendrait-elle de l’influence de mon métier de consultant interculturel en entreprise ? Je préfère expliquer leur choix par l’indice IVR.